LE PILON 12 pilon la joie

SOMMAIRE : pages :

Jean Pierre Lesieur / pages : 1naissance 2premier jour 3comment 4 rencontre 5l'amour 6l'école 7de mémoire 8recyclage 9premier métier 10chez le psy 11métier poète 12életions 13revues de poésie 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28

revue trimestrielle de poésie


 

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Naissance de Pilon la Joie

Étonnant son monde PILON LA JOIE naquit un premier mai alors que sa mère défilait de la Nation à la République et son père d'Hôtel de ville à Place des fêtes.

On le prévint comme on put ( à l'aide du téléphone des ouvriers immigrés ) et son fils en même temps que son premier bout de ciel bleu vit comme en rêve un C.R.S. velu de haute stature dépassant du bouclier.

C'était un temps d'intense EFFERVESCENCE.

On voulut d'abord l'appeler boulevard VOLT AIRE ce qui eut été original mais comme son premier cri fut poussé au moment où passait la délégation des écrivains on le sur~ nomma PILON .. .la joie lui fut accolé plus tard, nous verrons en quelles circonstances.

Débutons sur une note triste : sa mère mourut, non pas des suites de l'accouchement, mais de la charge des forces de l'ordre qui ne respectèrent même pas une femme cn plein gros œuvre. Ce qui en dit long sur' les mœurs de l' époque.

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Le premier jour de Pilon la Joie

Sa naissance fut annoncée aux cliniques du 11 éme arrondissement, aucune ne l'accepta. Il fallut, en hâte, rouvrir un commissariat où il pissa sur une pèlerine (sa première vengeance) veillé par un bœuf et un flic. Tandis qu'au loin grondaient les photons de l'avènement du DIEU nucléaire .

N'ayant plus de mère on lui chercha une vache ou une louve pour qu'il tête. N'en trouvant pas dans Paris on se rabattit sur le lait en boîte, ce qui lui fit vomir un flot d' injures rentrées et son premier biberon. Une association de consommateurs en profita lâchement pour attaquer la marque. Un procès s'en suivit.

Il  marchait de long en large debout dans son landau pour haranguer la foule. écartant élégamment ses langes. Tutoyant les nourrices. La foule crut à l'arrivée d'un tribun. Se mit à secouer les barrières ... puis la fureur retomba devant les borborygmes inaudibles .


« Il  entrera dans la carrière » murmura-t-on ce jour dans les W. C. désaffectés de la préfecture.

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Comment Pilon devint la Joie pour lui et pour les autres

En se promenant sur les champs Elysées, un samedi soir, Pilon se perdit dans la foule, pas une petite perte, non, totale, corps, âme et biens, englouti le pilon, anonyme.

Deux jours plus tard Libé publia un article signé La joie qui demandait une rançon de 19 roubles 3 kopeks (frais de douane ) et envoyait le zizi du prisonnier comme pièce à conviction.

 Le lendemain le père Pilon, répondit au ravisseur que sans zizi il pouvait garder son fils ( au pis le mettre dans un harem) car lui pouvait en faire un autre vu qu'il avait ce qu'il fallait etc.

BARNARD sentant la pub .en première mondiale s'offrit à greffer le nouveau zizi ( ou l'ancien ) devant les caméras d'antenne 2 et à l'œil. ( traduction -approximative de l'afrikaner. )
 

Ce qui fut accepté par le père Pilon, le ravisseur et les autorités compétentes ..

Depuis jamais P. la J  ne s'est reperdu dans  la foule car quand il déambule avec son zizi à l'œil les gens se gondolent, s'écartent et ne le perdent pas de vue.

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Première rencontre de Pilon la Joie avec les poètes et ce qui s'en suivit pour la poésie

Quand P. la J. eut atteint l'âge de 6 ans, cc qui en occident est l'âge de raison, il eut grand désir de rencontrer les POÈTES.

S'en ouvrant à sa nouvelle mère ( son père s'étant remarié avec une militante participant aux mêmes manifs que lui ) elle accepta de satisfaire à sa requête.

Pour ce faire elle passa une annonce dans les dix plus importantes revues poétiques. Ce qui lui valut 3 réponses : une demande en mariage, un poème obscène et un stock de bulletins de souscription.

Ne renonçant pas elle écrivit à l'académie française qui lui conseilla d'organiser un méchoui et d'inviter les poêles nécessiteux dont la liste était au dos de la lettre. Il en vint une deux cent cinquantaine, beaucoup ayant amené amis, parents, famille.

Dès que P. la J. eut ouvert la bouche ils comprirent qu' ils avaient à faire à l'un des leurs. Le plus intime. Le plus amical. L'ami qu'on lèche jusqu'à la dernière goutte. L'ami qui ne vous lâche plus d'une semelle. Celui qu'on redoute et admire. Le couperet. Le trou. La récompense. La pâte définitive. L'exemple.

Et P. la J. fut fier d'avoir autant d'amis dévoués. si jeune.

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Où Pilon la Joie découvre l'amour en même temps que l'imprimerie

Quand P. la J. rencontra l'amour, il passa à côté sans le voir et sans rien dire, pour cause : elle avait 32 ans, lui 7, et aucun des deux ne le sut vraiment.
C'était à la Samaritaine. Elle était vendeuse au rayon jouet. Une tête de poupée. Des yeux d'amande triste. un corsage en relief. Il l'avait confondu avec ce qu'elle vendait et comme son vocabulaire fondamental ne possédait pas encore le mot : ludique, il ne put lui déclarer qu'il voulait s'amuser avec elle.
Il quitta donc le magasin avec une imprimerie Jean Pierre que son père désirait plus que lui.
Il passa des nuits à inventer le nom de la belle, qu'il ne composa jamais, son père ayant décrété : « l'imprimerie n'est pas un jeu d'enfant ».

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Pilon la Joie et l'école communale publique laïque et obligatoire

Vers 9 ans - après 3 années d'école - P. la J. se dit qu'il en avait assez d'être enfermé entre 4 murs avec un maître ou une maitresse, et s'en fut, s'en fugua avec les premiers beaux jours, bras dessus bras dessous.

Le tableau noir en blêmit, la concierge gueula et le directeur blanc de rage téléphona aux pompiers, à police-secours, aux douanes, à l'académie, au père Pilon et aux poètes. Comme de juste on mit moins de temps pour le retrouver que pour un terroriste d'extrême droite.

Mais pour retourner en classe P. la J. dicta ses conditions sous peine de récidiver.

J'arrive à n'importe quelle heure
Je vais pisser à n'importe quelle heure
Je chante quand je veux ..
Je siffle quand je veux
Je pète quand je veux
J'apprends a vivre
J'apprends a respirer
J'apprends la Liberté

Autrement je repars.

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De mémoire de Pilon la Joie

Un jour P la J. écrivit ses mémoires, il avait 12 ans d' emmerdes pas possibles et d'école. Il commença par : «il était une fois un maître» le raya, pour le remplacer par : «il était une fois une maîtresse» et ·s'endormit.

Il fit un rêve très court entrecoupé de coït mathématique, de poèmes récités et d'autodiscipline imposée. Quand il se réveilla il avait terminé ses mémoires.

La première page était aussi vide qu'était rare la poésie à l'emploi du temps. Les suivantes également. Il annota sur la dernière ITE MISSA ES.

L'école le mit à la porte d'un grand coup de pied au cul et lui fit cadeau d'un bonnet d'âne qu'il arbore encore fièrement, tous les ans à carnaval.

Dès lors on put le voir, dissimulé entièrement dans son bonnet, les bras passés dans les oreilles, les jambes en l'air croisées en signe de dénégation, tête. en bas ..

Et le sang commença vraiment à lui irriguer les hémisphères.

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Où Pilon la Joie se recycle

Très tôt P. la J. refusa les institutions immuablement établies pour l'éternité - l'éternité il l'avait paumée et ne demandait pas à la retrouver -

C'est pourquoi il était toujours seul. SEUL à dire non, à dire peut être, à dire pas d'accord, à dire il faut voir, à dire attendez que j'y réfléchisse, à dire y a pas le feu, à dire laissez moi respirer sans masque à oxygène, à dire moi pas aussi intelligent que vous il faut que je me renseigne, à dire un peu de temps s'il vous plait, à dire les fossettes de la muse ont été sabotées.

Des formules bien à lui qui désolaient ses précepteurs, professeurs et autres machines à inculquer. Tant on avait pris l'habitude de trancher de tout pour tout, tout de suite ... et à sa place.

Aussi le jardinage l'attira de plus en plus. Avec les légumes il faut se battre tout le temps mais ils ne parlent pas. Et ce grand silence modeste des plantes lui collait la chair de poule des jouissances secrètes.

                              Il se recycla dans les plates-bandes.

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Premier métier de Pilon la Joie

Les marchands de sel ont disparu, les marchands d'eau aussi, les marchands du temple ne marchent plus, et P. la J. eut envie d 'une échoppe en plein vent, d 'un étal, retourner au départ, pour y brader sa vie en branche. en épi, en tartine, en sachet et en tube à trou : une trouvaille.

II enfilait toute sa vie dans le tube, perçait des trous à la vrille et offrait aux passants d'y coller leur œil pour voir. Ceux qui ne voyaient rien s'extasiaient. Ceux qui croyaient voir quelque chose aussi. Ceux qui voyaient se taisaient. Tous payaient rubis sur l'ongle.

Il aurait sûrement pu faire fortune. Mais un jour tout autour de lui vinrent se planter une quantité d'étals semblables au sien, puis une grande surface, des promoteurs, des spécialistes en marketing, des bureaux d'étude, qui le submergèrent ..

Il s'en fut, penaud, avec son tube de vie à trou dans sa poche. SEULEMENT POUR LUI.

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Visite chez le psy comme on le fait de plus en plus pour les Pilons la Joie

Comme son comportement paraissait insensé; souvent, on conseilla à son père de lui faire visiter un psychologue, car un psychologue ça se visite depuis P. la J...

Pour visiter celui-là on entrait par une grande barbe à la Raspoutine en mettant 250 F dans sa poche ventrale. Tout de suite une forte odeur musquée vous enveloppait (un mélange d'ail, de lentille, de persil et d'anisette) et vous contraignait à vous mettre à table.

Assis vous parliez à tort et à travers, à rime et à raison, à tu et à toi. Dans le fond du psy et à gauche un magnéto transmettait immédiatement le déconnage pour un ordinateur IRIS 18 directement relié aux Renseignements Généraux.

Au cours de la visite, une voix sympa vous invitait constamment à vous laissez aller. Disant que tout était confidentiel, que rien ne transpirerait, le mutisme absolu, la carpe pas plus muette, la tombe pas plus carpe, le secret bien gardé
- EFFECTIVEMENT -.

En sortant il salua bien bas les 2 C.R.S. à l'entrée, tourna dans la rue BEAUJON et rentra chez lui en prenant le métro avec son cher papa qui était venu le chercher à la suite d'un coup de fil anonyme.

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Où Pilon la Joie déclare son intention d'être poète

Quand P. la J. eut beaucoup de poils au menton il lui fut demandé de choisir un métier. « Je veux être POÈTE» déclara-t-il sur· un ton de tribun.

- Mais c'est pas un métier, dirent ses proches et les autres.

- T'as pas peur avec un nom pareil

- Tu rêves. Poète. Pour la lune mieux vaux être astronaute.

- La poésie c'est devenu des mots qui se tortillent la queue et n'en finissent pas de roucouler seulement dans leur tête.

-  y a pas d'usine à poètes, ni de bureau, ni d'école, alors comment feras-tu pour apprendre ?

- Tu travailles du chapeau.

-Poète, poète, pourquoi pas explorateur ou allumeur de rêve ou jardinier des mots ou parfumeur de métaphores. Fabriquer du vent pour vendre à personne des devenirs flous qui ne deviennent jamais.

- Qu'est ce que c'est un poète?

Il  eut bien du courage à persévérer quand même.

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Pilon la Joie et les élections.

La première fois il vota pour le P.C. Puis ce devint une habitude. Jusqu'au jour où il commença à douter de vouloir voir arriver un goulag. Ce fut un déchirement terrible. De ce jour il ne vota plus pour personne. Il se rendait à l'urne d'un pas décidé ( la veille ), sortait son crayon préféré, rayait le nom du candidat et le remplaçait par le sien.

Quelle ne fut pas sa surprise quand il fut élu sans avoir posé sa candidature.

Il fit un bon conseiller municipal d'autant qu'il ne se rendit à aucune réunion. Le peuple s'en trouva fort bien.

Il n'y eut pas d'homme politique plus discret sur le continent, un modèle,

Il venait d'inventer la démocratie.

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Pilon la Joie et les revues de poésie

C'était dingue, renversant. effarant. C'était un phénomène de société. Il y avait 200 revues de poésie et 1 lecteur P. la J.

Ne pouvant s'abonner à toutes il décida de fonder la. sienne et échangea. Il devint donc directeur lecteur et l'on assista à la disparition du dernier abonné de revue de poésie.

Être directeur lecteur lui conféra un prestige Particulier. C'est quand il dut payer les premières échéances de l'imprimeur qu'il commença à déchanter : traites, huissiers, créances, saisies, déménagement à la cloche de bois, souscriptions. C'était dingue, renversant, effarant.

Et il se demanda longtemps comment faisaient les 200 autres qui n'avaient même plus un lecteur payant?

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Les petites annonces de Pilon la Joie

Cherche toit pour moi et avenir pour continuer : Écrire à la revue si d'accord. Viager déconseillé.

Recherche compagne pour partie de pilon en l'air, mariage exclu, jouissance exclue, plaisir exclu... Mais tout le reste.

Donne cher pour portrait photo de P. la J. à 3 mois. Ages différents s'abstenir.

Cherche ronéo inutilisée pour l'épouser sans dot. Écrire à P. la J. qui transmettra.

Plaisir dingue en lisant le PILON 12. Pied pris par interposition des caractères. Sérieux pas s'abstenir.

Perdu passé. Récompense.

Pour papa: vieux bouquins avec illustrations, linos encore pilonables, bois gravés, cuivres et aciers gravés, clichés typos en régule.

Cherche père et mère sympas. Refile mes vieux en échange discrétion assurée.

Offre exceptionnelle : la jambe de bois à P. la J. Unique. A enlever rapidement. Besoin d'argent.

Pour maman cherche conseils, publication assurée.

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Pilon la Joie et les jumelles

P. la J. avait une paire de jumelles qu'il utilisait toujours à l'envers, ( il avait eu idée de retourner ses jumelles en cherchant à nettoyer les lentilles). C'était sa manière de prendre du recul, avec ses voisins, avec les monuments, avec les idées des autres, avec les événements.

Il digérait sa vie à petit feu, comme ça, en éloignant sa digestion de l'estomac.

Trop de choses devenaient effrayantes grossies par la lorgnette. Des tas d'angoisses foisonnaient devant ses yeux, des drames éclataient, des vociférations rentrées lui parvenaient, des coups fourrés rampaient.

En les rapetissant il pensait ne plus avoir à s'en Occuper. Quand il sortait dans la rue tout lui arrivait dans la gueule. Il n'avait plus la notion des distances.

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Hymne à Pilon la Joie

O petit Pilon ouvre tes yeux
O Pilon petit ouvre ton cœur
Les hommes t'attendent
Les femmes aussi

Tu es messie assis sur nous
Tu es noué au ciel du lit
Tu es messie mais nous assis
Nous saluons ton nom Pilon

LES FEMMES OUVRENT LEUR PARAPLUIE
LES HOMMES TIRENT LEUR MOUCHOIR
LES ENFANTS BRISENT LEUR CARTABLE

Gloire à toi enfant du peuple
Fleur de pavé des soirs tristes
Gloire à toi enfant du sang
d'un boulevard plein de soleil

O petit Pilon ouvre tes bras
O petit Pilon ouvre tes veines
Les événements t'attendent
Ils sont pas beaux.

TOUT LE MONDE SE BAT LA COULPE AVEC UN PIS LONG.

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Portrait de Pilon la Joie

Faire un portrait de P. la J. est impossible. Quand on voulait le prendre en photo il mettait son masque. Et des masques il en avait tellement que personne ne le reconnaissait jamais ..

UN TERRORISTE disait-on.

II eut grand peine à faire établir ses papiers d'identité. Il fit autant de cartes qu'il avait de masques. Pour passer les frontières il emmenait une valise.

Maintenant vous pouvez imaginer P. la J. C'est votre masque, ou celui de votre meilleur ami, de votre meilleur ennemi. Paysage interchangeable de têtes. Toutes dissemblables et si semblables à vos désirs.

La tête à la demande de votre subconscient, l'ange double du gardien, l'imparfaitement vôtre si pareil. L'imparfaitement MOI... peut-être.

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Pilon la Joie et les drôles d'oiseaux

P. la J. aimait les oiseaux, ceux de passage, les migrateurs qui né s'éternisaient pas, caquetant en tous sens et racontant de drôles d'histoires des deux bouts de la terre. Pourtant, un jour il trouva dans ses lentilles un oiseau de mauvaise augure. A la manière des grecs anciens il voulut lire dans ses entrailles, l'odeur l'en empêcha. « C'est pas les oiseaux de dans le temps » lui susurra une voix paranormale à relent de cracking. .

Il fit venir des écologistes, des vétos, des paléontologues, des industriels, des ministres, tous furent d'accord pour déplorer. Seuls les écolos tentèrent d'ameuter. Ils se retrouvèrent chargés par des C.R.S. avec plein de plumes sur la tête.

P. la J. se mit donc à beaucoup moins aimer les oiseaux puis à ne plus les aimer du tout.

Pensez donc il les avait vu de l'intérieur et tomber des arbres avec des ailes grosses comme des triques.

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Pilon la Joie à qui perd gagne

P. la J. aimait jouer avec le feu, jeu dangereux. La sensation de se brûler les ailes, quand on n'en possède pas, est grisante. Aussi aima-t-il très tôt courir la nuit les quais sombres et jeter des cailloux dans l'eau, il y a toujours un risque...

De jeu en jeu il en vint à vouloir jouer sa vie, et se mit en quête d'un Lucifer suffisamment riche pour la première mise, tentative hasardeuse, échec, l'échantillon ne court pas les supermarchés.

En désespoir de cause il se contenta de jouer la vie des autres et mit au point un stratagème : chaque fois qu'il voulait jouer une autre vie il passait une petite annonce :

"vie cherche autre vie pour jouer avec elle à qui perd gagne.
Dés truqués, certes biseautées, chapeaux claques s'abstenir.
ON PAIE D'AVANCE."

Et il ne sut jamais vraiment pourquoi la dernière ligne attirait chaque fois tant de demandes.

C'était d'interminables parties de carte-vie déjà payées où personne n'essayait jamais de gagner, des parties dérisoires, de vie à vie, enflammées.

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La grand-mère la Joie Pilon

La grand-mère maternelle de P. la J. était un personnage Truculent, haute en couleur, toujours une bouffarde dans la gueule, une barbe de loup de mer aussi piquante qu'un hérisson rescapé d'autoroute, et malgré ce lourd handicap d'une féminité surnaturelle. Il fallait bien ça.

Elle descendait en droite ligne - prétendait-elle - de François Montcorbier et des croisades.

Elle n'aimait pas le nom de P. la J. « C'est un piège à con, un nom pareil » disait-elle couramment à son gendre. Ce qui ne l'empêchait jamais de trouver 50 balles pour gâter son petit-fils préféré.

Quand elle mourut P. la J. eut bien de la peine, il n'y avait qu'elle qui voulait bien qu'il soit poète.


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Où apparaît L'Anselme Pilon l'arrière-Pépé

Tant que nous donnons dans la généalogie, science hautement morale, intéressons nous de plus près à l'arrière grand-père L'ANSELME PILON, figure immémoriale de la commune de PARIS. ( P. la J. était un authentique parisien donc )

Pas d'accord du tout avec les fédérés il avait fait le coup de feu au côté des communards, y laissant un œil, son matériel de porteur d'eau et sa liberté.

Echappant de peu au massacre qui suivit il fut déporté aux Antilles ( déporté le porteur ), où il reprit son métier avec un nouveau matériel et amassa une immense fortune ( c'est toujours comme ça dans les histoires pleines de moralité ). II décrivit ses aventures dans un livre signé P'PA PILON qui n'eut aucun succès, et qui fut repris plus tard par un dénommé, Charrière qui lui en tira bon bénéfice. Ce qui fit croire à P. la J. qu'il suffisait de s'exiler pour faire du fric et arrivé là bas d'acheter une pointe Bic.

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Où Pilon la Joie prend contradictoirement métier d'instituteur

Nul n'est poète en son pays, c'est bien CONNU, nul n'est non plus tenu de l'être. C'est pourquoi P. la J. choisit d' entrer dans l'enseignement pour essayer de bouffer tous les jours.

Pas une vocation, non, les vacances, oui, des heures pour écrire, du temps peur cogiter, la sécurité de l'emploi, la M.A.I.F assurance. Maintes fois devant ces mômes qui attendaient tout de lui il se prit à aimer le métier.

Il n'y avait pas de poésie à faire réciter tables de multiplication, récitation, leçons diverses et à vivre cloitré dans une classe école. Parfois des chaleurs en Afrique, la fille du chef, les trois glorieuses, la commune du pépé, l'imaginaire. Mais toujours la gueule d'un DIRECTEUR ... de conscience. II s'engagea dans les écoles parallèles, comme d'autres à la légion, en tira 3 ans, publia 3 recueils à compte d'auteur. Et mit 3 autres années à s'en remettre en épelant CADET ROUSSEL.

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Quand Pilon la Joie philosophe voilà ce que ca donne

P. la j. eut un grand amour, on l'appelait Anne Franck. Elle vivait... et autour d'elle des hommes armés qui avaient peur d'une fillette. Amour plus fort que l'amour, parce qu'un seul fusil braqué sur une petite fille la fait devenir la plus désirable des femmes.

Politiquement P. la J. ne se situait plus. Un capitaliste un socialiste, il voyait bien la différence, mais entre un homme et un homme? Il disait les riches et les pauvres. Les uns voulaient devenir riches, les autres ne pas devenir pauvres. Tous aimaient la puissance, le POUVOIR, à part égale. Ça faisait des guerres où mouraient les Pilons la joie...

Ceux qui croyaient au ciel, P. la J. les connaissait, Ceux qui n'y croyaient pas, P. la J. les connaissait aussi, Il trouvait même qu'ils avaient un drô1e d'air de semblance. Ils l'appelaient tous P. la J. en lui frappant amicalement sur l'épaule, lui le déraciné. RÉCUPÉRATION.

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Pilon la Joie et les ravalements rénovateurs de rénovation

Croire aux architectes qui défaisaient les villes. Dans un pays de bâtisseurs. P. la J. n'en revenait pas. Reconstruire. détruire, reconstruire. les hommes riches, folie. Tous les 30 ans on délogeait les rats, réétudiait les égouts, coupait l'eau, déportait les habitants, les meubles étaient dans la rue, les castors s'évertuaient, Babel béton.

Puis on débaptisait - l'inauguration ma chère aura lieu après-demain - comment rentrer? dame belette, l'adresse n'est plus la même, cauchemar. Ne rien reconnaître, perdre jusqu'à son enfance, au plus profond du désastre, le pied d'un égaré, vos papiers, faudra les refaire. épave.

P. la J. n'en revenait pas. On lui avait rasé son quartier effacé ses marelles, dispersé ses billes.

Il se retrouva avec des pioches plein les poches. des gravats dans la bouche •.

Déporté loin de ses racines...

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L'ordinateur Pilon la Joie

P. la J. avait un ordinateur dans la tête. Comme tous les nouveaux venus. Comme tous les hommes dans le vent. Et pour promener son ordinateur une voiture. Et une route dans sa tête qui menait de l'un à l'autre. Ce qui lui permettait de prévoir le temps qu'il faisait sur la route et par conséquent dans sa tête. Pouvoir exorbitant.

Ses amis lui téléphonaient souvent en espérant qu'il y aurait le même temps dans la tête de P. la J. que dans la leur. Pour savoir.

Les soirs d'orage il buvait sec à cause des éclairs. L'inondation lui faisait mal.

Quand son ordinateur se déréglait il téléphonait à un dépanneur hongrois, qui accourait très vite, il n'y avait qu'une demi heure de survie.

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Où on sait Pourquoi Pilon la Joie n'a jamais fait la révolution

Vers la quarantaine P. la J. s'aperçut avec terreur qu'il avait mené jusque là une vie relativement exemplaire. Tout son dandysme révolutionnaire n'avait existé que dans sa tête. Faites la révolution comme moi je ne la fais pas. Autour de lui montait un environnement de grande bouffe de villas luxueuses, de fringues, de papier pas recyclé, de poubelles pleines.

Les éboueurs mangeaient en gants blancs, à même la décharge, servis par des tapis roulants écroulés de victuailles. Il voulut faire table rase, mais comme il était déjà paralysé par les habitudes, n'y parvint pas. Bien plus la table se mit à festoyer de plus belle : miracle d'une autre multiplication.

Il invita donc les éboueurs, ce qui lui fit gagner un temps considérable pour débarrasser. Puis il fit construite une usine d'incinération dans sa cour dont il devint P.D.G. Les éboueurs le saluaient bas. La révolution trépassa pour longtemps et Pilon se sentait bien vieux pour tout recommencer.

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Pilon la Joie et les phoques

Il avait vu deux fois les phoques : une première à la jumelle depuis son landau et une seconde en chair et en moustaches, avec dans son havresac une cargaison de poissons.

Il aimait leur donner du poisson, pour l'air gourmand avec lequel il le glissait dans leur estomac en faisant plein de plis. Mais aussi pour les cris qu'ils Poussaient lui rappelant les ruts bruyants de la gardienne de son immeuble. Plaisirs simples mais onéreux, d'autant que les phoques devenaient de plus en plus difficiles sur la qualité du poisson ( ce qui se comprenait vu les aléas pétroliers actuels.) Son plaisir ne connut plus de bornes lorsqu'il découvrit les OTARIES.

Déjà le mot: s'appeler Pilon la joie et rencontrer une otarie, mais aussi un cri de femelle, un cri de coït, oh le pied. P. la. J. ne s'en lassa plus et maintes fois les zoos virent se découper sa silhouette de plus en plus proche de celle des pinnipèdes ...

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Où  Pilon la Joie s'éclate

Tous les samedis soirs, seulement, P. la J. était pris d'une irrésistible envie de s'éclater. C'était incontrôlable et tous ceux qui tentèrent de l'en empêcher revinrent meurtris d'arêtes à enlever à la pince à timbres.

Pour ce, il descendait au quartier bas et s'inventait des explosifs dont lui seul connaissait la formule : poèmes, rock, outrecuidance et herbes macérées dans la bile joyeuse. Parfois une déflagration plus puissante jetait le trouble dans sa tête. Indéchiffrable. Le pouvoir sismique des neurones restait à définir. Une affaire savante.

De doctes spécialistes laissèrent dire qu'il en était ainsi dans toutes les agglomérations trop concentrationnaires et .que la violence mal engendrée devait surgir d'une manière ou d'une autre. Ils accusèrent même P. la J. de sacrifier à à la mode pour le plaisir d'ajouter un chapitre à sa saga existentielle.

Les docteurs de l'esprit ne connaissaient encore pas grand chose en leur science balbutiante.