LE PILON 18

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revue trimestrielle de poésie


 

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page 1


Page 1

Zone de Texte:  
MATINES

Un numéro PILON peu classable. A la fois poésie et témoignage. Art Brut qui n'a subi que la retouche du choix de 28 pages.

Poésie souterraine qui ne doit qu'au hasard d'exister et qui vit comme une nécessité. C'est ce qui m'a séduit dans les écrits d'UGÉNE.

Hors des sentiers spécialisés, des exégètes, des têtes d'œuf, un mec a laissé son expérience en vers et contre tous.

C'est la joie du PILON de servir cette exigence. Que celui qui ne l'a connue me jette le premier poème.

 

 

UGÉNE n'a vécu que jusqu'à 18 ans. Les poètes théoristes ne trouveront pas géniaux ses premiers écrits...      C'est aussi bien ainsi...          Bien que je ne croie pas en son Dieu.

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EN GUISE D'INTRODUCTION'

CI

Vers les vacances de Pâques 79, Alain Malherbe et moi allons chez mes parents. Ils exploitent une ferme dans le fin fond de la Vendée. En fouillant activement dans les vieilleries du grenier, nous trouvons une malle. A l'intérieur pourrissent des bouquins scolaires, religieux et autres, vieux de trois générations. Mais, chose plus intéressante, coincés entre des piles de livres, nous découvrons 3 petits carnets bourrés d'écriture ayant appartenu à Édouard François, un de mes oncles séminariste.

          Édouard François est né en avril 1930 à Beauchamp ferme rattachée au bourg de St Philbert de Bouaine, en Vendée. Il est mort le 31 aout 1947, à 17 ans, noyé dans la Boulogne ( une rivière des environs ). Il était en vacances et voulait montrer à mon père comment il avait appris à nager au séminaire : manque de pot, ce. n'était pas au point.

          II entre au séminaire de St Laurent sur Sèvres à l'âge de 11 ans, puis au petit séminaire de Chavagnes en Pailler. Le recrutement se faisait de la façon suivante : un prêtre passait dans les écoles et choisissait les meilleurs éléments. Puis demande à la famille qui encourageait vivement l'enfant, d'une part parce que c'était un honneur dans ce milieu très chrétien, d'autre parce qu'il y avait fa perspective des études supérieures pour l'éventuel candidat.


 

Les carnets sont le reflet de cette période. Il y a : un carnet de "méditations"  où il note ses impressions, un de ses propres poèmes et un autre dit "personnel",  supervisé par le recteur ou ce qui en tenait lieu, qui est en quelque sorte un journal de bord. Ses poèmes et pensées ont plus une valeur de témoignage qu'une valeur littéraire. En effet, les textes ci-après reproduisent bien l'atmosphère d'un séminaire dans les années 45. L'austérité, les vannes de collégiens, les remords, tout y est dit, simplement mais avec une pointe de sincérité qui en font l'intérêt.

Pour conclure, notre but n'est pas de faire un numéro pro-séminariste ou pro-clérical. Nos idées ( tout au moins les miennes ) se situant trop à l'opposé pour cela.

Bernard FRANÇOIS

 

 

PS : Les petites notes précédant les poèmes sont d'Ugène lui• même ( Ugène était le pseudonyme d'Edouard )

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Si je réunis: ces quelques vers, ce n'est certes pas dans la prétention de faire passer à la postérité
ces caricatures de poésie, mais pour ne pas les perdre et me faire un souvenir.

Eugène FRANÇOIS
 

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Pas grand souci de forme, ni même  de correction absolue. Basé sur un fait vraiment arrivé.

LA BOITE D'ALLUMETTES
Mon pauv' Pasqu'reau rouspète
Cogn' gueul' rugit et peste
Mais j'pourrai pas
t'
donner
Ce que j'ai abandonné
Comm' je t'avais surpris
Et que je t'avais pris
La boîte d'allumettes
Afin que j'"allumât"
Un feu qui m'rèchauffât
D'cett' froideur aigrelette.
Car tu sais bien qu'Ugène
Crains le froid oxygène.
C'matin qu'y avait plus d'jus.
Ah! mais ça y'a d'l'abus !
Tu m'as vite ordonné
Comme à un bon valet
Ta bougie allumer..
C
'est donc ce que j'ai fait.
Mais dam' spbc' de ballot!
T'as fait venir Nicoleau,
Qui s'am'nant au hasard
A confisqué l'bazard.
Et maintenant tu voudrais,
Espèce de grand niais!
Que j'te donn' malgré ça
Ce que je n'ai même pas.
Mon pauv' Pasqu'reau rouspète
Cogn' gueul' rugit et peste
Mais malgré cett' tempête
Tu m'auras pas pour ça
Parc' que moi je n'l'ai pas

Ta boîte d'allumettes.


UGÈNE 17 Septembre 1946

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4 Décembre
 

Fidélité au règlement

Le règlement c'est voix de Dieu. Je crois n'avoir jamais entendu les lèvres divines qui me parlaient. Je me trompe.
 

Dieu me parle à chaque instant d'une manière certaine, claire, avec des mots faciles à comprendre : « Fais une version latine, tiens-toi les bras croisés... » C'est la voix du règlement, voix de jésus.

Par conséquent qui méprise le règlement méprise Dieu.


 

Carnets de méditation

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LES MATHS

Retour au genre comique mais forme plus égulière et idée plus claire. Ces vers  eurent un très grand succés, étant composés le jour d'une composition de maths.
Comme
un groupe les lisait, le pro. fesseur de maths alors prtéident de cours, demanda ce papier qui avait l'air de tant les intéresser, on lui donna, il lut et avoua, sans doute avec bien de la bonté : n C'est fin, »

Le ciel en sa colère

Pour punir les humains
Envoya sur la terre
Les mathématiciens.

Le monde est perverti;
De l'enfer est sorti
Le noir démon des Maths.
Dieu! vous nous condamnates...
 

Depuis ce jour affreux

Le monde est malheureux.
La terre est en alarmes
C'est la « vallée des larmes »
 

Oui les mathématiques
C'est ça qui donn' des tics
Le mathématicien
Tôt ou tard fou devient,
 

Qu'il faut être ballot
Pour s'faire au ciboulot

Avec ces
...........
Maths
De si tristes stigmates.
 

Anx Maths tordons le cou
Ca ne vaut pas un sou
Laissons ça aux Bourrins
Aux Teillets, aux Lérins.
 

S'ils arrivent à voir
Qu'AB égal BA
Dans leur joie de savoir
Ils en restent béats.

 

Mais moi j'y comprends rien
Et je souhaite bien
Que ces Maths exécrables
S'en aillent vite aux
diables.

 

................................... mot censuré

 

UGÉNE mars 1947

 

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CONTRE VIRGILE
 

Plus de soucis de la forme et des coupes, l'idée se précise.

Virgile est un salot, il nous fait « poiroter »
Et ne sait nous parler que d'horribles sal'tés
Laissons le donc croupir autour des bergeries
Avec ses moutons morts et l'immond' saloperie
De ses chevaux crevés, de ses poissons pourris.


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24 juin



Responsabilité des conversations

Bien rares sont nos conversations absolument indifférentes, elles sont ordinairement ou bienfaisantes ou malfaisantes, apostoliques ou scandaleuses, « celui qui ne pêche pas par la parole est un saint », tellement souvent nos lèvres sont porteuses de péchés.

Ce sont nos conversations, nos réflexions, nos boutades, qui forment le climat du séminaire, lorsque l'esprit de la maison est en baisse; Il faut en chercher la cause dans les conversations. II y a lieu actuellement de reconstituer une atmosphère de générosité, l'effort de sacrifice, d'aspiration à la perfection.

Clarifier et purifier les propos de nos récréations.

Carnets de méditation
 

 

Page 12

9
janvier 1946

J'ai été écœuré aussi par ce manque de charité en voyant une dizaine de types en train de se moquer d'un camarade prêt à pleurer.


 
 

                                                                                                   
          Personnel
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Zone de Texte:  

 

Zone de Texte:  
Zone de Texte: c'i
Zone de Texte: 9
CONTRE GAUFFRIAU

L'autre jour au dortoir

J'aperçus dans le soir

Quelque chose de noir

je regardais mieux, ô surprise !

Gauffriau changeait de chemise.

 

UGÈNE 7 mars 1947


 

 

Zone de Texte: Il me faut rompre toutes les attaches qui m'enchainent encore au monde ou alors je sacrifierai mon sacerdoce.

Quinze jours passés au milieu de séduisants appâts et je me retrouve esclave.
          

J'ai été pris et je reste pris par d'affolants mirages. Une fois rentré, le séminaire me parait bien pâle à côté de ces faux brillants.

                                                                                                   
Carnets de méditation


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recollection du 26 avril 1946

Mes vacances

Elles n'ont pas manqué de faits extraordinaires, mais pour les exercices de piété, si j'avais une note à mettre, elle serait bien près de zéro, à part le chapelet où j' ai fait quelques efforts pour le dire en entier et bien le dire, je les ai bien négligés et même souvent omis. je dois dire aussi que j'ai été un peu pris par le monde et à certains moments, je me suis un peu laissé prendre par des amours qui ne sont pas pour moi mais j'ai réagi, peut-être pas toujours assez cependant


personnel


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MON PARTERRE



Effort pour avoir de la poésie plus personnelle et plus sincère.

je t'aime ô mon parterre
Parmi les paysans

Cher petit coin de terre
je t'ai toujours aimé

Pour toi je veux rimer
Je t'aime ô mon parterre
Car moi j'aime la terre
C'est la glèbe que j'aime

La terre en elle même
j'ai vécu bien des ans

Et
j'ai même eu la chance
D'y passer mon enfance

Paysan est mon père,
Paysanne est ma mère,
Paysans sont mes frères,
Paysans tous nos pères.

Zone de Texte: r

C'est eux qui m'ont donné
Ce grand amour inné
Cet amour de la terre
De tous
la nourricière.

je t'aime ô mon parterre
Quand dans mon séminaire
Ma maison je revois
Je pense aussi à toi

Car tu es de chez nous
Et moi je suis jaloux
Des moindres petits bouts
De terre de chez nous.

Tu es de ce Beauchamp (1 )
Petit monde que j'aime
Autant, plus que moi-même.

( 1 ) ferme de ses parents.

UGÉNE fin Mars (? )


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9 Octobre 1946 .
 
Les fins dernières

La mort, qu'est-ce que la mort? La mort c'est la séparation de l'âme et du corps. Dès qu'elle est arrivée on s'empresse de nous jeter en terre comme: un objet d'horreur. Alors à ce moment, qu'est ce qui a de la. valeur, ce qui rapporte au corps, les richesses. ou autre chose? Mais cela ne nous sert de rien, tandis que les biens de l'âme, ça compte. L'âme aussitôt parait devant, c'est le jugement sous regard de Dieu, dans la pleine lumière. Alors l'âme ne peut rien cacher, ni à Dieu, ni à elle-même.

Elle voit toute sa vie et spontanément soit qu'elle soit en état de grâce ou de péché mortel, elle s'élance vers Dieu ou bien emportée par le poids de ses fautes, s'écarte de Dieu. Et Dieu promulgue la sentence qui ne fait que constater le fait.

Cela m'arrivera un jour, je mourrai, c'est certain, mais quand, au moment: où je m'en attendrai le moins. Ce jugement je le subirai c'est sûr, alors quelle sera la sentence? « va-t-en maudit ! » ou «viens, béni de mon Père » Si je mourrais maintenant, quelle serait-elle?.

Personnel
 

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DÉTRESSE

Ces vers ont été faits le soir de mon billet blanc. Les sentiments sont absolument sincères.

Seigneur, Seigneur, Seigneur je suis dans la bouillasse
Ah! tirez, tirez-moi du fond de
la mélasse
Je suis un pauvre type oui je le reconnais

Si je me convertis ma nature renait
Alors je désespère et puis je lâche tout
Je ne prie ni ne joue, je m'amuse partout
Et je traîne ma vie, blasé, sans idéal

Un pauvre train de vie de plus en plus banal
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, oh! ce n'est pas
possible

Vous m'abandonneriez; non, ce serait horrible!
Non, non je souffre trop je voudrais en sortir

Sainte Vierge Marie je vous aime toujours
Le matin et le soir je vous prie tous les jours
Vous du moins aidez moi, je veux me convertir.

 

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16 Décembre
L'obéissance servile

C'est encore une machine qui n'avance que parce qu' elle est poussée. Il manque ce qui caractérise l'activité de l'homme libre: la conviction, la décision personnelle, la bonne volonté, la résolution spontanée. Et cette activité n'a aucune valeur devant Dieu et devant les hommes. Le séminariste esclave si orgueilleux, si fier de lui, si vantard, qui se pavane devant tout le monde avec des avis de héros, qui ne se laisse pas faire, se rabaisse au rang du forçat ou de l'animal. Il ne mérite que le mépris.

O Jésus rendez-moi assez humble et assez généreux pour que je sois obéissant et du même coup que je devienne grand,

3) Illogique et contradictoire;


 

UGÉNE 19 Mai 1947


 

Carnets de méditation
 

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Zone de Texte: J'ai fait ces vers pendant mon heure d'arrêt, ruminant ma vengeance.
Air ; Le petit vin blanc.
LULU

 

Ah! ce sacré Lulu
Ce sale Toile-gueule
M'a baisé un' fois d'plus
Et en tordant la gueule
M'appela l'autre jour
Puis il me dit:
« vous ferez
Une petite heure d
'arrêt.
Dès demain, dès demain
Faites-la dans un coin
Dans un coin de la cour
»

UGÈNE mai-juin 1947


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10 Février 1946

J'ai passé pendant une quinzaine de jours une période un peu dure. Une période de scrupules, de tentations de toutes sortes, de cafard, de tristesse par moment profonde. 0 mon Jésus, il me semblait à certain moment que vous étiez loin, loin, si loin aussi me semblait à certain moment le beau rêve de mon sacerdoce futur. C'est si dur d'être prêtre, de tout laisser pour vous suivre : parents bien chers, pays, perspectives d'avenir. Dans l'enthousiasme de mes 10 ans, je me suis donné généreusement, joyeusement, avec amour, j'ai fait le sacrifice. Mais ce sacrifice je l'ai fait sans comprendre toute son étendue, sa valeur : c'est maintenant que je comprends et par moment ça me semble dur, dur.

Personnel

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23 Décembre

L'amour de l'humilité, mon ambition, mon orgueil, et mon égoïsme sont sans limites; toutes mes aspirations me portent à dominer les autres et mes rêveries me classent toujours au premier rang de mes camarades.

Carnets de méditation


 

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CAFARD

Cafard... J'ai le cafard. Oh oui mon âme est triste
Et au fond de mon cœur un chagrin qui persiste
Me torture sans cesse et m'empêche d'agir
Je voudrais l'arrêter, je voudrais réagir,
Mais je suis dégoûté et j'ai la nostalgie

Des bons jours d'autrefois où mon âme assagie
A tous obéissait sans jamais murmurer.

Alors j'étais heureux, heureux de préparer
Un si beau sacerdoce une si belle vie.
Et les grands dévouements qu'ils me faisaient envie
Maintenant orgueilleux, esprit fort, tête dure
Je voudrais que devant ma petite nature

Tout le monde s'abaisse et avoue qu'il a tort
Je prétends résister et me montrer plus fort
Que tous les professeur même le directeur
Ils en font bien pleurer, mais moi je n'ai pas peur.
Je ris de leurs conseils, je critique leurs ordres
Je ne veux pas plier, je ne veux pas démordre
De ce que moi je crois être la vérité
Mais tout au fond ce n'est qu'orgueil et vanité

Sur la cour entouré de mes admirateurs
Qui me croient un héros, mais rient de mes malheurs
 Je plastronne vantant mes dernières histoires
Avec certains des pions et de leurs pauvres poires
 je me moque à l'envie; je les ridiculise.
Quand on a du « bagout » et assez de sottise
C'est bien facile à faire, aucun ne les défend.

Tout le monde applaudit, vante mon boniment

Je suis félicité, porté sur le pavois
Mais si ça tourne mal on se fiche de moi.
Pourtant quand ces copains ou plutôt ces «suiveurs»
 
Qui sont nouilles souvent mais se croient chahuteurs
Me voient rire blaguer et me moquer de tout
Vanter la rigolade et m'amuser partout...

( non terminé ) UGÉNE 4 Juin 1947

 

 



 

 

 

 

 
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