LE PILON 21

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revue trimestrielle de poésie


 

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page 1

EH DIT OH !

Pour revenir à la source fraiche voilà un numéro entièrement composé de poèmes et rien que de poèmes. Un thème - pour rire - le DÉSIR suggéré par Michel MERLEN qui se taille la part du lion ( ascendant ) verseau qu'il est.

Raoul BECOUSSE l'accompagne ainsi que Jacques JOSSE le breton, Hervé MERLOT le voyageur impénitent, M. A FANTONi l'américaine du Kansas, Luce GUILBAUD l'amie fidèle de l'eau et Pierre LE PILLOUER qui fait son apparition en contrée pilonne. Que du beau monde.

Le PILON ne survit que d'abonnement, pensez-y quand vous sortez votre chéquier.

 

LA NUIT DU CHIEN


 

 


Page 2/5

claire nuit du chien
les portes verrouillées
à double tour
sur les humeurs
des hommes
et les rumeurs
de la ville
que guettent les oreilles du vigile
( il passe
                  on n'entend que les clous
de ses souliers sur le gravier
                                          le cliquetis
des clés à sa ceinture ) mais
l'ombre est bleue
la solitude lisse comme un mur
de fédérés
                                                
(rappel déflagration
silence )
                                   
vont pleurer les femmes
dans le matin frisquet d'avril

 

longue promenade nocturne longue
vers les trois heures du matin
couloirs en enfilade
dans le faisceau de la lampe de poche un caillou qui ricoche
contre le lourd portail de fer
un bruit à réveiller mille échos de batailles

et toi tu trembles sous ta veste de cuir
( rencontrer la mort embusquée
       derrière un tas de charbon )
un tas de raisons de te remémorer
le petit jardin aux palissades
vermoulues séparant les planches de radia
et de salades
( c'était l'été et l'odeur des tilleuls
un nuage d'abeilles
l'odeur d'encens dans la chapelle
et le silence bienheureux d'après
la messe matinale )
                                  au diable le détour

par la rue pavée de têtes de chat
lavée de pluie et luisante de feuilles
mortes
                                automne gourd
automne sourd qui rameute les vents

jusque sous les pas du veilleur
                                                 la cadence
des mots              l'encre qui sèche
et le linge aux fenêtres des faubourgs
besogneux
                         on marche on ne sait plus
quand ça commence ni dans sa tête
quand ça fini‑
ra
                            un coup
bref sur la tôle
en passant comme un coup de tonnerre
juste pour rire
                            le temps d'écrire
encore deux lignes
inégales
à la gloire du chien ( dont on n'a pas parlé
l'inévitable berger allemand )
et de la nuitqui revient et qui va (la nuit? le chien? )
se perdre je ne sais oà
plus loin
plus tard derrière la rumeur
d'une ville qu'on a connue
jadis
et qui n'est
plus
aujourd'hui
que l'ombre de tant d'ombres
aperçues un instant oubliées
pour toujours
                            comme on allait
se laver les mains à la pompe
et boire un peu de cette eau claire qui coule jour et nuit
au coin de la rue
et
qui ne tarit point
coule comme la nuit s'écoule la nuit du chien
qui jappait à la lune
D1ES ILLA
et qui ( priez pour nous
ce soir )
hurle à la mort

 

Raoul BÉCOUSSE

 

 

Page 6/7

LE TEMPS DES SERINGUES

hors à brune soute l'humus en fiches
délave des lieux perdus entre
plumes et mourir

( j'y laisse mon 38 tonnes -
PIN - UP de la route, maya
motel et les autres. )

le texte         mac donald le sert en oeuvre lé­
gère, y fait frire
des oignons
à te lécher le pouce sur une
poulie de haute lignée

le texte sa rumeur physique( des pho­
tos des objets à creux de la­
cunes me perdre) te jamais
dire ce refuge

le soleil casse du bois entre
tes os.

le choc me cloue à la pierre
et codifie l'étreinte des lan-

des à l'heure du divan

la tête se retire qui s'invente
une vulve marine à la surfa‑
ce du corps                                    

                              la tache


 

BISON RAVI sniffe la bobine
à maya. serait-il de la fête ? je

ne
vois pas son
camion. je le
salue tout de même
                           A
MOINS QUEUE....

.... DE VAMP en image, le tex­
te se désosse et se bétonne une
omelette sur le marche-pied ?

( je ne laisse à personne le
soin de répondre à la ques­
tion. CE TEXTE EST MORT
n'a pas de vie . un si petit coeur
NE BAT PLUS. )

TOPINO, TOPINO je gueule, la
laine s'effile aux gencives du vent

TOPINO, TOPINO ( ramasse
ma

tête ) je pleure ce trip de hache
tropicale à l'affut de la fleur.

les murs sentent l'urine dehors ou l'aorte bouffée de vinaigre. La ville tiède à l'écran suce le bonbon de Joan,  l'encre et le caramel à lèvres sous le chandail déchiré.
Au revoir maya,
bison ravi, topino. Je veux manger des cerises et dormir dans le bocal.

Jacques Josse

 

Page 8/9

UN SOIR AVEC. DYLAN THOMAS
( talking blues)

un soir avec Dylan Thomas dans un pub gallois lui buvant une bière et moi fumant une pipe devant une Guinness savoureuse à souhait
nous avons parlé poésie femmes voyages et encore poésie jusqu'à l'aube fumant jusqu'à l'aube buvant bien plus tard peut être
m'a parlé des U. S. A où avait
fait une tournée d'récitals d'poésie sans oublier de boire bières bourbons whiskies
et ce jus plus intime que secrètent les femmes les amantes les douces celles qui apprécient les boissons les plus rares et les pipes aussi
lui ai dit quelques mots de belles Parisiennes de filles dont on rêve quand on est un poète de province et qu'on fume le soir des cigares cubains.
upmann montenegro et même partagas roulés juste comme il faut au parfum capiteux qui vous met l'âme en fête et allume la chair
de ces femmes disais-je brunes et blondes qui firent l'amour à mes poèmes et partirent en fumée bien trop vite à mon goût
pas de rousse dit-il mais cette bière anglaise ne manque pas de corps Dylan répliquai-je les rousses sont un rêve
qu'à ce jour hélas je n'ai su caresser t'en
fais pas me dit-il en terminant sa brune tu as encore le temps et des poèmes en rab
il a grillé un clop j'ai bourré ma pipe d'une mixture du pays un peu douce à mon sens le garçon a servi d' autres bocks
nous avons parlé poésie femmes voyages et encore poésie jusqu'à l'aube fumant jusqu'à l'aube buvant bien plus tard peut-être

Hervé MERLOT Mexico 79

 

Pages 10/11

 

* THE KANSAS CHRONICLES

La dimension de mon paysage. Linéaire.
Et une pelure d'orange qui ne sent plus.
A peine le fil passé à travers l'œil de l'aiguille :
ma pensée. De glace.

D'une humidité de drap. Et des corbeaux qui se
promènent aux deux bords de la route
en liberté

Du blé qui n'est pas. Des rides sur la terre.
Et du pétrole dessous. Mais nous, nous sommes
tombés en panne : Ylyria, Middle-Emma-Creek,
Moundrige, Southridge et Hutchinson
Des noms aussi étrangers que moi. Et aussi délaissés

N'allume pas, printemps, les plaines du Kansas.
Qu'elles restent, donc, à perte de rêves
aussi décolorées et fades, aussi silencieuses et
            seules
au milieu du continent américain
à essayer de comprendre.

J'ai affaire aux biches de forêts bostoniennes
grands cerfs épeurés des montagnes. J'ai affaire au
         cheval mort
qui coupe en deux la voie ferrée.
Et aux bêtes écrasées par les voitures indifférentes.
J'ai aussi = surtout = affaire à la ville.
« ma ville concentrationnaire... »
Assise dans la voiture, la tête entre les mains
j'éprouve subitement
le besoin de regarder.                en haut.
Une odeur d'étoile m'a visitée. Aussi fort, aussi blanc
              que
Et la lune a fait couler dans ma bouche un goût de
mer          Miracle!

C'est du ciel que je parle,
qui s'est ouvert à moi comme l'intérieur d'une valise
velouté et sombre.

Quelle est donc cette planète qui traîne ses bijoux
à la portée de rame ?

Pour débarquer, il n'y a. que descendre.

Et je fus consommée..

M. A. FANTONI

Page 12

 

 

Le mot secret la voix de l'eau.
l'écume naissante de la phrase
les lèvres enchaînées à leur
souffle
les mots galère frégate remous
vers le port enlisé
aux pieds des femmes noires
tous les regards noyés au long cours des voyages
entre deux nuits       entre deux aubes
le mot salive de sel et d'algue
élocution vaine du flux
sur nos corps d'amantes
amarrées au profond du sillage.

Luce GUILBAUD

 

PAGE 13/14/15

 

 

INDISCRÉTION

Nous sommes quelques uns
à percevoir
le rapport secret
de l'horloge au mur
qui l'aiguille et la caresse
leurs peaux se frôlent
jusqu'à s'inonder
dans le surprenant concert
de leur halètement mécanique
Nous faisons semblant
de dormir
de peur que nos mots
eux aussi
peu à peu ne se rident.

 

RAINIER MARIA RILKE                                               


 

Dans l'odeur féminine des miroirs
dans les regards brutalement malades de la Volga
dans le chant buriné des icônes
sur la steppe glacée des pages
chéries par Lou Salomé
détruites par Lou And réas
dans ces nuits où la mort se raconte
comme autour du cou un collier caressé
sur la pointe des yeux
dans le souffle d'air pâle
longtemps retenu aux lèvres
de toutes celles qui aiment
plus clair qu'un cri
plus doux que la peau
ton NOM.


LE VOYEUR

II se tenait
sous l'escalier transparent
et regardait
les petites culottes
descendre
puis mourir dans le ciment
il se caressait
doucement
à l'abri de ses poches
avec ses yeux d'enfant
j'ai descendu
l'escalier troublé
tout triste
de ne rien avoir
à lui montrer

Pierre LE PILLOUER

 

PAGES 16 à 27

 

Ici commence une suite de poèmes de Miche! Merlen dont la ligne de crêtes pourrait être le DÉSIR.


 
 
                                                                     MURIR

Le cuivre sous le vert poivré des arbres brûle j'ouvre l'œil
hirsute soleil salaud incendiaire pornographe tu tournes au ralenti
le jour souffle avant toi
sur les toits un chat saute sur ses pattes
entre les interstices le sol sourit un nuage craque la vie avoisine la ville
en mer le blé murit l'infini dé à coudre jeté il ricoche
laminoir les vagues traduisent exactement le
sel de la terre
         vent coulis
volupté des récifs quand l'horizon se dévide tous azimuts
cool la fille s'offre les portes sentent le soufre et le citron
l'ouvrier encaisse comme un malentendu le tiercé de la veille au paddock les chevaux renâclent
les tramways étincelants se figent dans le port d'Amsterdam
Honolulu ? pas vu pas connu déclic des muscles le bras se détend la voix s'éteint
je me retourne sur la plage c'est encore elle chaude comme un café noir.
 

                                                                        JAZZ

Une de ces nuits où le jazz free fait monter la cervelle
                          où les dissonances comme des immortelles
                         déchirent le soleil entre les hanches
le piano pour un peu chavirerait
dans la rue une seule étoile brille
le vivre martelé la nuit du solstice
fugitive la certitude de revivre
le vent de Juin glisse le long des seins des serveuses
les ouvriers bleus de l'Imprimerie Nationale
dorment une main ouverte et l'autre fermée
leur sommeil vaut bien des pages
vision fugitive la volupté dans un grain de café
gavotte chérie de la petite fille qui retient par cœur ses doigts
Boulevard de Belleville peu de dents en or bourrades de ceux qui savent
qu'ils travailleront toujours
rue du Chemin vert Mon Dieu bénissez les boites à lettres qu' elles fleurissent
deux hommes au sexe seul entrent dans la nuit
une femme a cinquante ans lève encore plus haut ses cuisses
Joie Fondamentale Don des fontaines lèvres jasmin
plus précieux qu'une cigarette le temps dans le hall des gares
les amants fidèles se cherchent.

 

                                                                          PAROLE
 

Trop d'années ont égrené leur mois
- je vivais chenille /Elle / elle allait
dormir au salon —
pour que j'apprenne à vieillir
il me reste à devenir jeune
entreprendre l'ascension
des îles
reconnaitre la vague qui porte mon nom
me faufiler dans la pupille du soleil
pour vivre l'immense

parmi les seins chatoyants l'été
fleurir m'aboucher aux roses

humides
pour comprendre du ventre

les épines futures
je monte

j'entends en sourdine
battre la peur

les nuages flottent comme des linges

D'un seul coup je me ramasse

prêt à la parole.
 

                                                     MOZART

Abominable souffrance
aussi grave de ne rien prendre
que de se gaver
d'archives mortes

mais te soleil existe
même sous les tuiles du lit veuf
alors la peau
se colle
au blanc de l''oeil
quelques portières claquent
des pneus roulent

puis le sommeil sans haltères
demain j'imaginerai

la grève
le dehors du tabac
les genoux qui attendent

la caresse de Mozart.

                                     LE MAITRE
 


 
 

 

 

 

 

                                                  NATURE

 

 

Dès vingt heures alors que c'est l'été
les voilà dans leurs fauteuils de faux bois vissés
collés à la télé

philatélistes des images
tristes de ne pas être tristes
gais de voir et d'entendre
tout à la fois

les yeux bien propres
comme une redevance
Quand il y aura la guerre
ils seront les premiers

à la voir.


 

J'arracherai à l'égorgée
l'aveu d'une vie passée à se taire
qu'il sera long le virage
femme-cygne au col recousu
qui d'un seul geste

aura trouvé
parole.


                                                           FEU

D'un seul coup

vivre

faire feu

chaque seconde

prendre appel

lèvres ouvertes

 

recevoir sa langue

comme l'hostie
 

se ruer dans l'amour

II n'est pas vrai

que le mal existe quand ta main se pose
 

PARIS

 

Je voudrai te prendre
d'un seul regard
sur la terrasse de Chaillot
le soleil me donne
faim
Il y a beaucoup d'arbres
ici
chacun donne corps aux nuages
les promeneurs
ont dans le ventre
de la mitraille
les enfants prennent en joue
les millions de jours
qu'ils possèdent.

 

 

                                   PLACE DE VARSOVIE

Place de Varsovie
sur l'emprise du pont d'Iéna
un petit garçon
lance une bouteille
au fleuve
puis travers la chaussée
en criant les bras en l'air
le feu est vert
je pense aux amis
qui vivent sous des étoiles identiques
une nuit peut-être
on se retrouvera
En ce moment le soleil décline
la capitale
rit de toutes ses coutures.

 

 

VOILA L'OMBRE                                                                                        

saccadées les fenêtres battent
le feu gicle dilate les seins
des deux amies aux cuisses emmêlées
par le sommeil
voilà la
vie passe comme un chat
alors qu'elles dorment
grandes lèvres ouvertes
les continents tiennent bon
Voilà l'ombre
sans cesse menacés par fa marée des étoiles
les deux amies enlacées bondissent leurs rêves
genoux polis elles s'élancent l'une et l'autre
et l'autre recommence
jusqu'à la
renaissance
de leurs reins blonds
que la nuit charnue
remue
dis entends-tu déjà
l'écume de l'an deux mille
déferler sur leurs corps?
et le poète seul pris au piège
hurler sur la page?

                                                                                            MASQUE
 

                   Fin d'après-midi un dimanche  Deux
            pigeons gris un pigeon blanc montent la garde
            en haut du chèvrefeuille       Le vent fait battre
            régulièrement la porte     Le bois craque on ne
            sait trop pourquoi      Peut-être le soleil ou l'en­
            nui            En bas des enfants jouent à la balle
            Elle rebondit contre le mur        Ils parlent gaie­
            ment Leur voix est claire     Ils ignorent ce sen­
            timent terrible le temps perdu     Et ils ont bien
            raison!
 

PAGE 28

Jean-Pierre LESIEUR

BLONDES

Envoyez moi votre désir, je le réaliserai en deux couleurs ou plus.
Je ne désire plus rien, et vous, quand vous sortez comment habillez-vous votre désir?
Entre deux désirs de taille égale et de volume semblable, lequel choisissez vous?
Les cornes du désir pointent déjà dans l'escargot de tes yeux.
Pour toujours plus de désir.
Quand je te désire tu te donnes toujours à un autre.
Si vous désirez vous abonner au PILON n'hésitez pas. Il y a des désirs qu'il ne faut pas refouler.
Le PILON, la revue qui questionne les poètes.
 

 


 

 

 

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