LE PILON 26

Jean Pierre Lesieur / pages : 1 éditorial 2/3/4 Jacques Josse 5/6 Alain Jégou 7/8/9/10/11/12/13 Albert Algoud 14 M.A Fantoni 15 Marc Bernelos 16 La bonne soupe 17 Edmond Humeau 18/19 Pierre Autin-Grenier 20/21/22/23/24/25/26 Monique Rosenberg 27 28

revue trimestrielle de poésie


 

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page 1

 

AVANT CONTE

D'homonyme en homonyme, il sera un peu question du compte d'auteur. Peu. Tout a été dit,
Je passerai dans un prochain numéro plusieurs petits contes reçus après coup.
mais découvrir grâce à Albert ALGOUD comment la fée CORYZA refila un rhume des foins
( que j'ai attrapé en composant les pages) à ATCHOUM Le nain, ou bien grâce à Monique
ROSENBERG la trace de l'urgente femme aux encorbellements de désirs, n'est-ce pas le nectar d'un grand cru pilonesque?
Refaire entrer le conte en poésie - tous les enfants le font - et comment maintenant en sortir
sans crier à l'émerveillement. La trace est faite, prenez-la grandes gens.


Jean Pierre LESIEUR

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& ta jupe
levée vers l'érable
de soleil

à la limite
de liège & cape
de vérifier

l'auge des cuisses
qui lime le soir
où bat le désir


à gwendal & à leur "joli scooter"

1 •

la soutane
fauve qui figure
un lien de genêts

se colore
- après coup -
&: décrypte, désinvolte
le blé

à l'insu des cailles.

2 •

le fruit
grise la jambe,

& la corolle .
- saignée de larmes
dans un poème de mc. clure -

s'ouvre ( à l'entre·
note / fêlure. )
sur le jazz &: le cuir

des tavernes.


Le   filtre
se  révèle
aux  tisan
es de hou
x être par
fois    l 'hi
ver retou
che sa el
é de chat
ière & dé
taille    le
TROU d
e  l'enfan
ce à la se
rrure des 
mots.

Jacques JOSSE

 

page 5/6

des quartiers de viande
encombrent la plage
la mer pue comme une vieille friteuse
Tefal
 


ça  n'est plus l' hiver des solitudes
papiers gras
collages
sur. le sable
endolori de vacantiers
couleurs louches
des slips de bains
Pic-nic
et bains de pisse dans les flaques de soleil

 

les galets ronronnent sur la grève
une vieille godasse étale ses vergétures
au soleil tiède de midi
mars sans transistors
bigoudis dans le varech
les rochers singent la vague
intrusion frisée de l'écume
dans le refuge des pieds de couteaux

lumière glabre
ciel sunsilk
au sourire épathique
je suis de mauvaise humeur
derrière le trampoling du club des lutins

Alain JÉGOU

 

 

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JEUX DE NAIN, JEUX DE VILAIN

- conte-gouttes pour contribuer à la biographie complète des sept nains -

 



Il était une fois, au fin fond d'une forêt, un horrible nain qui habitait une chaumière avec six compagnons.
Pour se venger de la difformité dont la nature l'avait affligé, à la différence des six autres qui s'en
accommodaient avec philosophie, le nabot se complaisait à tourmenter les plus petits que lui. Vers
de terre tronçonnés, mouches aux ailes arrachées, scarabées disséqués au canif: les victimes sacrifiées
à sa rancœur ne se comptaient plus. Il aimait à faire fumer les crapauds pour jouir de leur éclatement
pustuleux; écureuils et oiseaux redoutaient la précision de son lance-pierre; attirés par des sourires
trompeurs et les bonbons offerts, les enfants égarés dans la clairière expiaient son malheur en essuyant
gifles et crachats. Bref, jamais on n'avait vu nain plus sournois el malveillant.


Lorsqu'il se sentait hors d'atteinte, le petit monstre s'enhardissait et dissimulé dans son jardin, insultait
les promeneurs. La cible préférée de ses quolibets était une vieillarde boiteuse que l'âge ou les malheurs
avaient comme cassée en deux et qui, chaque soir, passait devant la chaumière pour regagner la hutte
misérable où, disait-on, elle fabriquait des balayettes à cabinet. De loin à la voir cheminer si pénible
ment on eut dit un fagot à deux pattes tant le fardeau de branchages sous lequel elle ployait, accentuait
la cassure de son échine.
Si la pauvre vieille venait à longer la haie bordant le jardin, par une ouverture ménagée dans le feuillage
surgissait la tête hypertrophiée de l'affreux nabot. Ce faciès, animé de grimaces qui l'enlaidissaient
davantage, plus inquiétant que celui du Cheshire Cat qui, au Pays des Merveilles, avait apostrophé
Alice, nasillait toujours la même ritournelle sarcastique:
Ah, Ah, Ah ! La Bancroche, la vieille cloche !
Plus bancale et décrépite chaque fois, la Bancroche, ainsi surnommée à cause de sa claudication,
semblait ne rien entendre. Elle poursuivait son chemin tandis que la voix mauvaise reprenait :


 

Quand j'étais petit, je n'étais pas grand,
Je montrais mon cul et tous les passants,
La Bancroche me dit : veux-tu le cacher?
Je lui répondis : veux-tu le lécher?
Joignant le geste à la parole, le nain exhibait alors en ricanant son postérieur qui s'encadrait dans la
verdure des troènes.
Or cette clocharde décatie n'était autre que la fée Coryza, envoyée en mission secrète dans la
forêt par le Conseil Mondial des Sorcières afin d'enquêter sur la raréfaction des crapauds. De
ces batraciens la bave concentrée et les verrues pulvérisées constituent, on le sait, les ingrédients
de base de tout élixir magique; aussi leur pénurie avait de quoi alarmer au plus haut point la
sorcellerie internationale.
Un matin, informée par une grenouille qui avait échappé d'un bond désespéré à son bourreau
et qui traînait encore une électrode fichée dans le thorax, Coryza eut enfin confirmation des
soupçons qui l'avaient menée sur les traces de l'infect avorton. Le soir venu, lorsque la tête
grimaçante surgit de la haie, la fausse vioque ne lui laissa pas le temps de pousser· sa chansonnette.


 

Dardant d'un œil foudroyant le visage renfrogné du gnome qui esquissait un pied de nez, elle s'écria;
Qui se sent morveux se mouche
et s'envola aussitôt pour disparaitre dans les airs, à cheval sur un balai à chiotte géant.
A ces mots le nabot éberlué sentit le bout de son nez le picoter irrésistiblement et il éternua avec une
violence jamais éprouvée jusqu'à ce jour, Bien qu'on fut en plein été et qu'une chaleur torride
régnât sur la forêt, notre nain mit l'incident sur le compte d'un courant d'air et rentra se coucher.
En pleine nuit il fut cependant réveillé par une crise d'éternuement qui se prolongea jusqu'à l'aube.
Au petit matin son nez s'était mis à couler si abondamment que tous les mouchoirs disponibles furent
imbibés en un rien de temps, Ses six compagnons se relayèrent pour le soigner et i1 fallut sacrifier
une partie de la literie afin d'étancher cette séparation continue.
Les jours qui suivirent furent atroces pour l'enrhumé; les crises se rapprochaient de plus en plus l'agitant
de terribles secousses et il lui semblait, tant ses narines le chatouillaient actuellement, qu'il respirait un air
vaporisé de poivre blanc.


 

 

Appelés au chevet du malade des oto-rhino-laryngologistes se disputèrent Sur les causes du mal et diagnostiquèrent
 : qui une allergie aux troènes, qui une atrophie de la cloison nasale, qui un virus pathogène savoyard.
Leur seul point d'accord fut pour affirmer qu'il n'y avait qu'à attendre.
Automne et hiver passèrent pourtant sans que s' annonce une amélioration. Cataplasmes, inhalations,
pulvérisations, piqûres, tisanes, suppositoires, rien n'y fit,. Dans l'entourage du nain on se prit! à espérer que les
premières chaleurs apporteraient un mieux. il fallut déchanter. Printemps, été revinrent en vain et au 14 juillet,
le malheureux dont l'état n'avait jamais été aussi critique, tirait de son mouchoir des notes plus plaintives que
celles de la sonnerie aux morts. Prostré, ratatiné dans un transat, le nez enfoui dans un torchon, il avait
désormais tout loisir de méditer sur sa méchanceté passée, et la cruauté de sa conduite lui apparaissait
dans sa pleine noirceur. Évoquant toutes les vilenies infligées à plus faibles que lui son cœur se gonflait
de repentir. A la morve dégoulinante se mêlèrent les larmes que le remords faisait couler. Sanglots spasmodiques.
éternuements en rafales se

 

conjuguèrent pour produire un gémissement lamentable et continu. Le gnome transformé en bruyante fontaine
était livré aux hallucinations du délire; son esprit déréglé s'égarait, et surgissaient des spectres venant le
persécuter : crapauds éclatés, fourmis écartelées, enfants couverts de crachats.
Une nuit, il revit en songe la Bancroche et dans son cauchemar, la phrase qu'elle lui avait adressée retentit
comme une malédiction.
Qui se sent morveux se mouche
Réveillé en sursaut, il tomba de sa couche, S'agenouillant sur la carpette il implora en tremblant comme
un perdu le pardon de la pauvre vieille. A peine avait-il commencé à renifler un inaudibles mea-culpa
que lui apparut, rayonnante de beauté, la fée Coryza brandissant en guise de baguette magique la pipette
en cristal d'un compte-gouttes enchanté.
« Va, horrible pygmée, ton remorve t'a sauvé. Que tes pêchés te soient pardonnés ! Puisque tu te repens
j'ordonne que ton nez s'assèche. »
Et lui distillant une goutte miraculeuse dans chaque narine elle ajouta : « Pour ta .pénitence tu éternueras à do-


 

 

 

ses homéopathiques et tous les habitants de la forêt, en souvenir du châtiment, t'appelleront désormais ATCHOUM
surnom qu'il te faudra porter jusqu'à la mort.

                                                                      FIN

N.B. Hélas, chassez le naturel, il revient au galop. La caque sent toujours le hareng! Quelques années plus tard, malgré ses
belles résolutions, ATCHOUM trempa dans une sombre affaire de détournement de mineure. Une jeune fugueuse, mlle
Blanche N, fut retrouvée dans la. clairière. Ranimée par le commissaire Leprince elle affirma avoir dû céder sous la menace
aux caprices lubriques de ses hôtes, qui. dénonçait-elle, l'avaient recueillie pour la réduire en esclavage.
Les déclarations de la belle-mère, s'inscrivant en faux contre sa belle-fille permirent aux sept nains de s' en sortir avec un non-lieu ...

Albert ALGOUD

 

 

page 14

"...il y a des bruits comme ça
dans l'air tiède du printemps...)

. Jean-Pierre LESIEUR


... et quand le vent se lève sur les plaines du Kansas
c'est mon cœur qui tourbillonne et qui s'écrase comme
un oiseau malheureux
à perte d'arbres : des chaleurs, aussitôt.
des brûlures

on n'a pas eu même le temps de croiser les jambes
de s'asseoir sur l'herbe
nue

de respirer tout ce vert nouveau et moite -
- et les brebis qui se tiennent
tranquilles, à ne pas chercher l'ombre. -

il y a des bruits comme ça, des pelures d'orange
des semences à tort
des étoiles poussiéreuses
et des ruisseaux. Secs.

Il faut repartir, à nouveau.

M. A. FANTONI

page 15

 

 

 

 

La petite chanson des médiseuses
( de « bonnaventure » )

               L'avenir épié
               dans les lignes de la tête
               là où je tisse le barbelé
profile des potences

les mots s'assoient
sur les ai1es des vautours
et fauchent un ciel cavé
                l'aire de rien

Marc BERNELOS

page 16

LE COMPTE D'AUTEUR §§§

 

 

 

§§§ OU LA BONNE SOUPE

 

 

page 17

FÊTE DES ROIS

Le règne appartient aux fèves
Que l'on dit parfois des grenots
Et la grenaille empoudre un ciel
veuf de cadences alternes.

Je songe au gâteau brioché
Des familles qui tiraient les rois
Dans mon enfance à mageyeux
poussant la planète au vertige.

Désires-tu toujours que les rois
Paraissent à la galette ouverte?
Le siècle achève sans dynastie
Son cours à la gloire de Dieu.

Edmond HUMEAU

page 18/19

 

 

 

 

DÉPART

Un beau matin, comme ça, lui prend idée de voir une barque, bien proche du rivage.
Innocent, il se précipite aussitôt sur la place du village. Vendredi, jour du marché aux poissons.
A tous il dit : « voilà qu'une barque arrive! voilà qu'une barque arrive!» Stupéfaction d'abord.
Panique. Un étranger, ignorant la superstition. demande pourquoi toute cette agitation. « Une
barque est arrivée! » lui crie-t-on, abandonnant là le quotidien des choses pour courir à la plage
dans l'espoir d'apercevoir l'apparition.
Bientôt ils sont quinze cents ainsi à scruter le: fond du ciel. Des centaines de mains en visière
sur ces fronts ridés, l'œil anxieux comme si, face au soleil, ils fixaient leur sort. Mais seul le sable,
et la mer, infiniment.
De barque point, semble-t-il.
« Alors ?}) interroge, furieux, un premier.
« Ta barque?!» encore plus féroce hurle un second.
« Montre-nous ce que tu vois ou tout cela n'est que moqueries et mensonges! »
Comme muet soudain il tend le bras doigt pointé, désignant au large les nuages, les vagues, l'azur, rien.
( Que pourraient-ils voir d'ailleurs, tous, avec cet œil vide qu'ils ont au milieu du visage? ... )
Alors le premier galet est lancé. Puis d'autres, d'autres encore. A ce jeu dérisoire les plus lâches en effet,
en quelques secondes s'enhardissent. Les voici ne faisant qu'un, acharnés sur lui tels chiens ayant goûté du sang.
C'est toujours un homme seul et cerné celui qui regarde quelque chose, là-bas où personne n'aperçoit rien.
Ils l'abandonneront ainsi, le soir venu. On dirait que déjà la mort lui a pris la moitié du crâne et tout son
 courage avec.
Pourtant le lendemain, dès l'aube, fort de ce qu'il sait maintenant et défiant leur incrédulité il part!
Dans la petite barque. Loin vers ces très belles iles sous le vent, Où nous irons bientôt dormir ensemb1e.

 

Pierre AUTIN-GRENIER

 

 

 

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Chaque paupière, chaque naissance, toutes à infuser dans l'ombre de l'œuf. Une porcelaine d'éclosion revêtue d'argile,
longuement, après la cuisson, dans les vagues de terre d'où naissent les contes.
La lune s'éleva en bruissant, les eaux du monde polirent leurs pierres rondes, la terre de feu se plissa, sur les plages
des îles Galapagos où naissent les tortues de mer.
La terre de feu se plissa, se brisa la gangue d'argile, œuf de langue de laitue, de lait de lierre, de lilas.
Lorsqu'il se fendit, des myriades d'araignées s'en répandirent, chacune couronnée d'une rose.
Telle qu'à certains rares moments, comme le sentiment de Rilke, comme une rose est une rose est une rose. Les araignées,
petites, noires, et courant. Sur chaque araignée se dresse une rose fraiche.
Aux rives du fleuve allait la jeune fille dite " Fileuse de serpents". Le long des grèves elle s'asseyait sur le sable, elle frottait
 dans ses cheveux les filets des pêcheurs, des poissons d'or et d'argent se formaient sur les mailles, glissaient et regagnaient
les vagues. Elle souriait et pleurait, c'était comme si elle eut tout donné.
Voici, un homme marche à grands pas, un homme sec. A chacun de ses talons s'agrippe une araignée ..
Flagellé des larmes qu'il ne verse pas. Dans le vent.
Homme marche. Araignées piquent. Roses suent une rosée d'aurore miellée, les pétales embuent les talons, lèvent un regard ..
Son corps est une provocation à la pluie.
Il claque sa marche, très silencieux. Esseulé d'ardentes oreilles.
A sa gauche le rejoint une louve, à sa droite une jument blanche.
Deux jumeaux lui naissent des testicules et tètent sa verge. Son lait lui creuse les reins de décharges.
Il ira dans le désert, la nuit.
Il dormit, vit l'Océan écrasé sous la force de la pesanteur, se rendormit.
Dorme, dorme celui dont le cœur est harassé. Cependant le ciel se peuple de sa semence, au matin elle retombe sous forme
de manne. Il se nourrit, lui, ses enfants, la louve et la jument. les roses devraient. .. Jamais la poussière de la route ne les a pu
lasser. Les enfants leur fourrent le doigt dans le cœur, elles supportent autant qu'un chien. Il faut qu'elles apprennent à tisser
de grandes toiles, sinon l'homme cessera de les voir et jamais la voile ne prendra, jamais ne quittera le rivage.
Cette année-là une grande misère s'abattit sur le pays. Accablé il regardait ses pieds, l'une des fleurs soudain s'épanouit, d'un coup
se défit.
Très ami va, se lève la lune.
Les enfants s'égarèrent. Au début il en eut souci, puis s'en désintéressa. Il voulut une femme et une maison; il lui semblait que
celle-ci devrait en quelque sorte émaner de la femme qu'il aimerait et que dans cette maison seulement il la pourrait posséder.
Il descendait vers la vallée. Au bord d'un lac il arriva, rencontra la  "fileuse de serpents", longuement ils se tinrent embrassés
dans un ardent sentiment de passion et d'erreur, firent ensemble tout le plaisir qu'un homme et une femme peuvent l'un à l'autre
prendre et se donner. Cependant il quitta cette femme qui créait des poissons pour la mer, ne pêchait et ne cuisait de repas.
La dernière rose et les araignées moururent, il continua sa route.
L'esprit de l'homme battait la montagne. Il lui faudrait trouver son ennemi, qui seul saurait le rassembler. Trop fatigué, pensait.il.
Il arriva qu'il rencontra un jeune homme de belle mine et dans un souffle lui demanda s'il connaissait celle qu'il attendait.
S'abaissèrent les paupières de l'adolescent, un instant seulement, un regard lent, le sourire montrant la pointe de la langue.
L'homme eut un geste de fureur devant l'invite mais remarquant qu'il y avait entre le jeune homme et lui une grande ressemblance
il se retint et, troublé, continua sa route.
Chemin faisant il se pencha pour boire à une eau limpide, alors le visage du jeune homme monta vers lui, il s'enfuit, regagna la montagne.
Quand midi fut à son sommet, s'abritant à l'ombre d'une roche, il s'assoupit. A son réveil des formes qui lui ressemblaient hésitaient
dans la chaleur. Ne pouvant les atteindre, il déchira un pan de son vêtement pour couvrir son visage, afin que nul ne le vit. De sorte
qu'il passa, aveuglé, devant la femme qui l'attendait et elle non plus ne distingua pas ses traits.
Bien plus qu'il n'est relaté ici dura son errance. Ses pas le menèrent aux abords d'une ville sur un énorme tas de briques, pointu, pansu,
le jeune homme qui l'effrayait le regardait, goguenard, le taquinant même de quelques jets de cailloux. l'autre lui sauta dessus. Une rixe
de samedi soir. Il arriva un moment où, repus du combat et après qu'ils se furent suffisamment reposés, ils entreprirent de déblayer et
de commencer à bâtir. Aucun plan. Leurs mains touchaient les briques, mélangeaient le ciment, égalisaient le mortier, les yeux concevaient
les espaces. La maison était carrée de fondations, crépie à la chaux et élevée en donjon surmontée d'une terrasse. Entre les deux hommes la ressemblance s'approfondissait, s'affinait, s'accomplissait. Comme ils nettoyaient un fossé une femme belle encore s'approcha, en voisine
elle les invita, les fit entrer dans un jardin qui insensiblement s'encorbellait en patios, paravents, loggias, en chambres sur elles-mêmes
s'enroulant. Et l'homme errant se sentit envoûté d'un charme puissant. Puissant également était l'attrait de ce que ses mains avaient
bâti. Ces deux maisons divisèrent son désir comme l'eussent pu faire deux femmes. Il lui semblait que telle la tour il eut dû se dresser
et dans le labyrinthe consentant il contemplait la figure perpétuellement se dérobant d'un temps reposé de lui-même. Le plus souvent
on le voyait sur un tertre, d'où il pouvait contempler les deux édifices, chacune de ces demeures attirait si fortement une moitié de son
être qu'il n'était plus maître de rien démêler ni ordonner. L'assurance de ses mains et de son esprit décrut; le menait un quiconque selon
 sa volonté, on l'employa aux travaux de peu de prix. Il se voûta, vieillit. Par erreur me fut conté ce triste conte.
L'homme s'arracha de sa faiblesse, regagna la maison qu'il s'était bâtie, dans la haute pièce il se dressa, des émanations de son jeune double,
reprit vigueur. Il inspecta la toiture, boucha les lézardes. Il mangeait avec sérieux, peu, avec un couteau trouvé là. Il rajeunissait et pourtant
il lui semblait sentir en lui les étoiles de la nuit écouler une poussière de siècle.
Or les jeunes feuillages bruissaient, le vent tirait sur les herbes des moires, les pétales pesaient, des culs de fleurs se posaient. L'urgente femme entreprit ses veines.
S'en fut l'homme vers la rivière. Comme il marchait à pas lents et insonores celle qui se baignait ne l'entendit pas approcher et il put la
contempler dans le double reflet de ses seins. Il remarqua les bracelets et le collier en forme de serpents, son regard remonta vers le visage,
glissa sur les épaules, les seins quadruplés, le ventre clair, l'eau là se ployait tellement, un instant il crut voir sous le galbe de la peau des
courbes et des dômes, des encorbellements irisés battre entre les hanches. Il poussa un cri, s'élança, la jeune Hile s'enfuit.
Le lendemain il revint tôt, disposa sur la rive une coupe de lait et deux figues violettes et dans un buisson il se dissimula. La jeune fille
sembla ne rien apercevoir, se déshabilla en souriant et se baigna, sous une cascade elle lava ses cheveux. Il n'eut garde de l'effrayer et il sut
qu'il la voulait comme celui qui est perdu en mer désire le rivage.
Le surlendemain le revit à la même heure, il déposa la coupe de lait et deux belles figues sur leurs feuilles, puis comme la veille s'alla
cacher. Lorsque la jeune fille arriva, elle sourit, prit une figue, l'ouvrit, en mangea la chair mielleuse et rouge, comme la veille elle se
dénuda, entra dans le courant, se coula en l'onde. S'en revenant sur l'herbe elle but le lait, mangea la deuxième figue, autour d'elle elle
regardait en souriant; l'homme s'avança, lui présentant les vêtements qu'il avait ramassés, de ses doigts tremblants il ajusta les étoffes,
prit sa main, chez lui il la mena.
Dans l'obscurité du soir, au centre de la tour, la défit, l'enfourcha, la fourbit, menue de toison et portant nid au sommet des cuisses;
sous leur plaisir il sentit s'enfoncer les jardins du monde, sur lui se refermer.

Car ces sortes de foudres s'éveillent au matin comme des îles dans le JOUR.

Monique ROSENBERG

 

 

 

 

 

 

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